La Dépêche, le 23 octobre 1923
Article publié à l'occasion du centenaire de la création du Rugby


la Petite Gironde

Le rugby ne serait qu’un dérivé d’un très vieux jeu français

Ainsi donc, jeudi prochain, la petite ville du comité de Warwick qui a nom Rugby, prendra l’aspect d’un sanctuaire vers lequel convergeront les pensées de la multitude des thuriféraires du ballon ovale…
Solennité sportive sans précédent en l’honneur d’un centenaire d’un sport dont l’essor incroyable marque d’une particularité des plus frappantes de la renaissance athlétique contemporaine
Le tempérament anglais a tant fait pour la cause sportive en général et le football en particulier qu’il ne viendrait à l’idée de quiconque de discuter le sentiment qui leur fera ce jour-là enchâsser avec faste dans leur couronne ce joyau athlétique qu’est le rugby
Il ne nous est cependant pas interdit, de ce côté du Channel, et profitant de la circonstance d’établir sur ce jeu des droits d’origine qui ne sont pas douteux. D’autres que nous ont pu le dire, et ils avaient cent fois raison : le sport du rugby, dont les Anglais s’octroient une exclusive paternité, ne semble être autre chose qu’un dérivé d’un vieux jeu français, la « Soule », pratiqué seulement en Normandie et en Bretagne
Pour ma part, je serais même plus affirmatif en ajoutant qu’à une époque où la province commençait seulement à vouloir disputer à la capitale les lauriers que cette dernière considérait comme son apanage exclusif, on jouait encore de temps à autre, à la Soule en Bretagne. Et j’ai eu des certitudes telles sur l’existence de cet ancêtre du rugby qu’il ne saurait y avoir de doutes dans mon esprit

Ce jeu de la soule auquel nos encyclopédistes eux-mêmes ne sont d’ailleurs pas restés indifférents, se pratiquait à l’occasion des fêtes de village, dans les régions déjà indiquées et opposait généralement deux communes rivales , fournissant à nombre égal une équipe de joueurs
Bien qu’ayant entendu dire, notamment dans certaines parties de la Bretagne, que la Soule n’était tout bonnement qu’un ballon en cuir, je crois que l’ustensile employé le plus communément par les joueurs était en osier, à peine un peu plus gros que notre moderne « ovoïde » et dans lequel étaient introduites, avant le jeu les pièces de monnaie, enjeu de chaque équipier
Les règles du jeu, beaucoup moins strictement définies, comme on le pense, que le rugby actuel, n’en avaient pas moins avec lui une grande et indéniable similitude
Ainsi le camp de chaque équipe était également, comme actuellement délimité par une ligne transversale au milieu de laquelle se dressait le poteau. La Soule était alors déposée au milieu du terrain et l’équipe victorieuse était celle qui réussissait, en la portant, à lui faire franchir la ligne de camp ou à la faire passer dans un cerceau suspendu à une potence du poteau de but

En général, c’était le premier magistrat du village qui déclenchait les opérations par un retentissant « Allez-y !» qui avait le même effet sur les joueurs que le sifflet de nos arbitres Charges échevelées, coups de pied en chandelle, mêlées où pieds et poings s’en donnaient à cœur joie dans les côtes de l’adversaire, nonobstant l’intervention officielle, rien ne manquait au processus habituel de certaines parties que nous voyons encore, hélas ! se dérouler de nos jours
Par exemple, les règles de l’amateurisme intégral étant impunément foulées aux pieds…. Et pour cause, par l ‘équipe gagnante
Cette dernière après avoir défié triomphalement la soule sous le bras d’un équipier et sous les yeux du bon « populo esbaudi » - encore un rite observé actuellement – s’en allait liquider en moultes libations le fruit de la victoire…
En arrêtant ici ces éléments comparatifs, nous pouvons d’après eux, être fondés très justement à croire que, importé de France en Angleterre par le concours des circonstances que l’on peut aisément rattacher à l’une des invasions de nos provinces du littoral de la Manche, ce jeu aurait été, il y a quelques décades, réimporté chez nous après avoir subi dans le creuset sportif anglais les ingénieuses modifications de détail qui en font le rugby actuel

Edmond Chrétien